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LA PROJECTION d’une série de documentaires consacrés aux peuples « indigènes » dans le cadre du festival de cinéma péruvien, vendredi dernier, a ranimé en moi une série de questions qui se posent quand on s’intéresse au sort des populations dites « minoritaires » (en ce qui me concerne, les peuples andins – mais la question se pose aussi pour les peuples amazoniens, comme elle s’est posée et se pose encore dans certaines de nos régions européennes).
 
On peut considérer que la question de la langue est tout à fait secondaire, et que l’urgence est d’abord de résoudre les problèmes liés à l’alimentation, à l’accès aux soins et à l’alphabétisation, en quelque idiome que ce soit. Plusieurs organisations s’y consacrent, et elles ont l’immense mérite de le faire dans un pays dont la tendance générale est de nier complètement l’existence d’un monde qui vit au-delà des grandes agglomérations.
 
Je voudrais décrire quelques situations qui m’ont progressivement conduite à m’interroger sur la notion d’« aide au développement » dont jamais, auparavant, je n’aurais eu l’idée de remettre en cause le bien fondé. On va voir le rôle que joue la question de la langue et de la culture dans chacun des cas.
 
-         2005, collège Fe y Alegria, Ayacucho. Le collège propose, le dimanche matin, une « école des parents », animée par des institutrices et professeurs bénévoles et enthousiastes. L’idée est de transmettre certains éléments d’hygiène et d’éducation, et notamment de lutter contre l’alcoolisme et la violence familiale dont souffrent beaucoup des enfants scolarisés dans ce collège. La situation est particulièrement grave à Ayacucho, et le phénomène de grande ampleur. Les lecteurs de ce blog se souviennent peut-être du décès de la petite Liseth, 8 ans, des suites des coups qu’elle avait reçus à la maison. J’avais été très frappée de la réaction des enfants qui sont venus parler à la marionnette Ismaëlle après l’annonce du décès : non seulement ils étaient très tristes pour leur camarade, mais surtout, ils avaient peur qu’il leur arrive la même chose, puisque tous vivaient chez eux une situation similaire. La démarche des enseignants est donc de tenter de faire évoluer cette situation. Par conséquent, lorsqu’on m’a proposé d’assister à une séance de l’« école des parents », j’y suis allée avec un grand intérêt et une grande sympathie pour la démarche. Mais quelle ne fut pas ma stupeur en découvrant les outils pédagogiques utilisés : dans une salle de classe de maternelle, on fait asseoir les papas et les mamans sur les petites chaises au ras du sol, et une institutrice – hyper gentille et dévouée au demeurant, elle-même originaire d’Ayacucho – leur explique, avec les mêmes intonations vocales que lorsqu’on s’adresse à des enfants en bas âge, le caractère inacceptable de la violence familiale. Pour appuyer son propos, elle utilise deux images que j’aurais dû prendre en photo. La première, en noir et blanc, représente une famille indienne : le papa a les traits extrêmement violents, il brandit un tronçon de bouteille brisée dont il s’apprête à frapper sa femme qui pleure, et qui tient elle-même au-dessus de ses enfants ratatinés et en larmes un manche à balai. Pas bien. La seconde image, en couleur, représente quant à elle une famille occidentale, blonde aux yeux bleus : le papa et la maman se regardent amoureusement, assis sur un canapé ; entre eux deux se tiennent deux enfants qui sourient, et derrière eux, un grand-père et une grand-mère, toujours avec le sourire ultrabrite, devant un frigo. Voilà le modèle.
 
-         Autre exemple, toujours à Ayacucho, mais dont je n’ai pas eu d’expérience directe. Je l’ai lu dans l’ouvrage passionnant de Kimberly Theidon, une anthropologue qui parle quechua et qui a vécu dans les communautés indiennes pendant le conflit armé des années 1980-2000. Celle-ci rapporte le témoignage de femmes qui se sont rendues pour une raison ou pour une autre dans l’un des rares dispensaires de la région. L’hôpital qui, bien souvent, leur sauve la vie, est aussi le lieu où elles apprennent qu’elles sont sales, qu’elles ne savent pas s’occuper d’un enfant, et que tous les remèdes ancestraux qu’ils utilisent sont inefficaces. Le plus souvent, une personne hospitalisée repart avec deux ou trois comprimés de paracétamol, censés guérir tous les maux.
 
-         Autre exemple tiré du bouquin de Theidon : le problème de la santé mentale. D’après les statistiques, un grand pourcentage de la population d’Ayacucho (je crois avoir lu 70 %, ça me semble énorme, et je ne vois pas trop comment ces chiffres ont pu être établis, mais cela donne un ordre d’idée) souffre de pathologies psychiatriques, dues en grande partie aux séquelles du conflit armé. On peut y ajouter le constat répété par la directrice suite aux confidences des enfants à la marionnette Ismaëlle : il faut des psychologues dans les écoles. Mais comment faire ? Psychiatres et psychologues sont formés selon des logiques inappropriées à l’appréhension du monde andin qui ne fonctionne pas selon nos logiques occidentales d’individu, d’autonomie, de projet, mais selon des logiques d’intégration, de complémentarité, de communauté (je schématise beaucoup, mais c’est pour donner un aperçu). Il faudrait qu’eux mêmes parlent la langue de leurs patients, qu’ils connaissent le fonctionnement de leur culture, les archétypes de leur pensée, la façon de concevoir le rapport entre l’âme, le corps et la nature etc.
 
-         Un dernier exemple, tiré des projections du dernier festival de cinéma péruvien à Paris. J’y allais avec un certain enthousiasme et une grande confiance pour un documentaire consacré à l’enseignement bilingue que pratique le CCAIJO, une ONG liée aux jésuites, dans le département du Quispicanchi (province de Cuzco). D’autant plus confiante que j’avais visité certaines des activités de cette ONG en 2005, et en étais sortie impressionnée par l’intelligence et la coordination de ces projets qui envisagent la situation sous plusieurs angles à la fois : l’aide aux femmes, l’agronomie, la formation des policiers, l’organisation des enfants qui travaillent (pour qu’ils puissent gérer leurs économies et apprendre à lire et écrire), la défense par un avocat bilingue, et… l’alphabétisation bilingue. Ce que j’avais vu, les personnes à qui j’avais parlé, tout cela me semblait vraiment formidable. Le fait est que sur le plan économique, la situation des personnes vivant dans les vallées où le CCAIJO est intervenu s’est vraiment améliorée. Le hic m’est apparu l’autre jour, lors de la projection. Les premiers films montraient des initiatives indigènes (l’utilisation de la vidéo pour la transmission des informations et du savoir ancestral au Mexique, la mobilisation politique et la coordination des peuples indigènes en Equateur) ou un regard extérieur sur le fonctionnement de la « démocratie » andine, les travaux collectifs, la solidarité etc. Ces trois reportages m’ont fait prendre conscience que les populations « indigènes » n’étaient pas toujours aussi fatalistes, résignées et passives qu’on veut bien le faire croire. Cet argument, qui justifie qu’on fasse tout à leur place, « pour leur bien », n’est pas recevable. Dans ce contexte, le reportage du CCAIJO a bien malheureusement attiré l’attention de l’assistance. Celui-ci, une sorte de spot d’autopromotion plus qu’un véritable documentaire, présentait la méthode de l’alphabétisation bilingue (castillan-quechua) des adultes dans le Quispicanchi. La forme était maladroite : l’enchaînement des thèmes était trop rapide (cela s’excusera par le manque de moyens ?), mais surtout, contrairement aux autres documentaires où les personnes qui faisaient l’objet du film en étaient aussi souvent les réalisateurs, ou du moins, ce sont eux qui parlaient, dans celui-ci la parole était presque toujours monopolisée par une voix-off… ne laissant aux indiens que quelques bribes de phrases, jamais un propos développé. Comme s’ils n’en avaient pas. Par rapport aux autres films, le contraste était frappant. Je voudrais croire que ce n’est que de la maladresse… mais la forme reflétait le contenu. On voyait d’abord une série de personnes formulant en une ou deux phrases leur mal-être causé par l’illettrisme : le fait de se perdre lorsqu’ils se rendent en ville faute de savoir lire les noms de rue, le fait de ne pas pouvoir aider leurs enfants à l’école, le fait de se faire avoir au marché, et puis, ce discours omniprésent : « Je ne savais rien, j’étais ignorant(e) ». On nous expose ensuite la méthode. Là j’avoue que je n’ai pas bien pu saisir les nuances, ça allait vraiment trop vite. Ce qui en ressortait, c’est que la première année, on apprend à ces personnes à lire, écrire et compter dans leur langue maternelle, le quechua. La seconde année, on travaille en quechua et en espagnol. La troisième année, qui est présentée comme un « perfectionnement », n’est qu’en espagnol. Un instituteur explique que le quechua est ainsi utilisé comme un outil, une passerelle, pour accéder à l’espagnol. La fin du document nous montre à nouveau les visages du début, exprimant leur satisfaction et leur fierté d’avoir accédé au savoir. On a envie de réagir à ce propos comme l’irrésistible Robert Redford face à la baronne von Blixen qui voulait absolument que « ses » Kikuyus apprennent à lire et écrire, qu’ils ne restent pas des « ignorants » : ils ont un savoir avant qu’on leur apporte le nôtre, un autre savoir, oral, mais un savoir véritable et immense, qui ne nous semble mineur uniquement parce que nous, nous l’ignorons. L’apprentissage de l’espagnol au Pérou est effectivement nécessaire, puisque les administrations fonctionnent dans cette langue… et qu’on peut difficilement espérer que les administrations évoluent. Nous aussi nous sommes très satisfaits quand nous apprenons une langue supplémentaire, elle ouvre de nombreux et de nouveaux possibles. Pour répondre à ce besoin, la méthode d’apprentissage développée par le CCAIJO a l’air tout à fait bien conçue et efficace. Mais là où ma déception fut grande et ma crispation croissante, c’est que cette méthode, si elle correspond dans la réalité à ce qui en est montré dans le reportage (ce qui n’est pas sûr, j’aimerais bien que les personnes qui connaissent mieux la question me disent ce qui en est), offre un désespérant exemple du paternalisme qui sous-tend bien des démarches de « développement ». Les « indigènes » y sont considérés comme des enfants – l’instituteur disait d’ailleurs son trouble le jour où il a pris conscience qu’il s’adressait à des femmes qui auraient pu être sa mère et non à des gamines – et le quechua comme une sous-langue, une transition vers autre chose. Ici, l’« autoestime » repose sur l’aptitude à se conformer au monde occidental, sur l’acculturation du quechuahablante à l’espagnol, mais pas du tout sur l’identité culturelle des gens. L’idée que le quechua renvoie à un monde qui puisse être autre chose que considéré comme archaïque n’apparaît même pas. Le quechua n’est utilisé que pour être perdu ensuite, pour « évoluer ». Je ne crois pas qu’il faille choisir entre les deux : l’ouverture à l’autre, au nouveau est chose positive, mais la reconnaissance et l’acceptation de l’identité d’origine en est une autre. Pourquoi ne pas tenir les deux ensemble ?
 
La critique est aisée mais l’art est difficile, et l’on ne va pas accabler ceux qui ont le courage de tenter quelque chose. Salut aux hommes et aux femmes de bonne volonté.
 
Mais disons que je ne suis pas satisfaite et que j’ai envie de m’appuyer sur ces différents exemples pour essayer de réfléchir au sens que peut avoir l’association Cusi Chakakuna (les Ponts de Joie) que nous sommes en train de mettre sur pied avec quelques amis. Cet article est pour moi une façon de réfléchir à voix haute, et de partager ces réflexions, dans l’espoir de conseils, de récits d’expériences tentées au Pérou ou ailleurs. Alors voilà, plus ou moins en vrac :
 
1-    Premier préalable : faire attention à ne pas projeter nos fantasmes. A titre personnel, je savoure avec gourmandise la langue espagnole, et je m’émerveille du quechua à mesure que je m’initie, d’autant plus qu’il m’ouvre un monde nouveau : l’univers semble neuf lorsqu’il est nommé par les mots et regardé par les yeux d’une culture aussi différente de la nôtre. C’est plus que la communication entre les êtres qui est concernée, c’est tout le rapport au monde. Je prends souvent l’exemple de l’espace et du temps : dans la langue quechua, ce sont des mots de la même famille qui désignent le passé et ce qui est devant nous (ce que nous pouvons voir), tandis qu’un autre ensemble désigne le futur et ce qui est dans notre dos (l’avenir est ce que nous ne voyons pas encore). Si c’est pas de la sagesse, ça… Le monde à l’envers ! Bref, j’accorde une importance énorme à cette culture qui, il faut l’avouer, me fascine carrément. Mais ça, c’est mon désir…, le mien. Le leur, c’est quoi ? Je n’en sais rien. Ce que j’en ai perçu, c’est l’oscillation entre le désir de s’acculturer au monde espagnol d’une part, et, plus rarement, une fierté revendicatrice de leur culture et de leur différence. Rarement les deux ensemble, bien sûr, l'une exclut souvent l'autre.
 
2-    Second préalable : urgent de ne rien faire, d’observer, de se laisser accepter – ou pas – par les personnes avec qui nous avons le désir de travailler. Nous autoriser à prendre le temps, sans objectifs concrets, sans résultats palpables. Je ne sais pas encore exactement ce que sera et ce que fera Cusi Chakakuna. Il ne faut pas que nous le sachions. Pas sans eux. A la limite, c’est déjà trop d’avoir donné un nom à l’association, un nom qu’ils n’aient pas choisi. Si nous l’avons fait, c’est qu’il faut bien commencer quelque chose, il nous faut réunir des fonds, pour pouvoir avancer, ensuite, là-bas, avec eux (s’ils veulent bien). Et pour cela, ici il faut présenter les choses clairement, avec des objectifs etc. C’est dans l’air du temps, même si c’est complètement vain. Rappelons tout de même que l’idée principale c’est d’avancer petit à petit en se laissant égarer.
 
3-    Tenir ensemble les contraires. Les « ponts » (chakakuna) c’est ça. Entre la ville et la campagne, entre l’espagnol et le quechua, dans un sens comme dans l’autre, entre un village et un autre, entre la France et le Pérou pourquoi pas. Cela veut dire aussi conserver un « troisième » contraire : ce que nous sommes. Je ne suis pas indienne. Peut-être serai-je un jour franco-péruvienne, mais indienne, on ne le devient pas. Je suis française, avec tout ce que j’ai reçu de cela, mon amour de la langue et de la littérature, une certaine idée de notre histoire, la honte et la colère de la colonisation etc. Et puis je suis blanche, il va bien falloir finir par l’accepter. Je suis blanche, comme les gens de la ville. Par contre, j’ai le sang 100% paysan, de mes quatre grands-parents, de mes oncles, tantes, cousins : je vais pouvoir renouer avec ces origines dont je suis restée très fière ! Tenir ensemble les contraires. Alors jouer en quechua, en français, en espagnol, selon chacun des participants.
 
4-    Corrélat du point précédent : apprendre la langue (les langues si nécessaire). Ne pas le faire, c’est comme demander à la personne qu’on aime de s’exprimer librement, mais avec la contrainte d’employer nos mots, notre façon de penser.
 
5-    Refuser le statut d’éducateur. Sus à l’odieux paternalisme qui s’infiltre toujours par où on l’attend le moins, dans les meilleures intentions. Etre extrêmement vigilants à cela, car, pour ce que j’en ai vécu en 2005 où certaines personnes qui me croisaient dans Los Olivos m’appelaient « profesora » (juste parce que j’étais blanche et que j’allais au collège), les gens ont tendance à mettre les gringos et ceux qui viennent de la ville dans cette posture. C’est pour cela que le fait d’être « artistes » (ouh… le gros mot illégitime) me semble être un atout. On n’est pas là pour enseigner mais pour se faire plaisir. Pour échanger nos histoires, nos musiques, nos façons de sculpter, de fabriquer, de danser, de bouger, si c’est possible. Faire plaisir et se faire plaisir. En entendant la détresse des enfants qui parlaient à Ismaëlle, j’avais petit à petit oublié que c’était la vocation première du marionnettiste, du conteur, du comédien. Il a fallu que ce soit une mama qui m’en redonne l’idée, un jour sur le marché. Quand je lui ai dit que j’allais revenir, elle m’a fait un grand sourire en disant : « Oui, viens faire des spectacles pour les enfants dans les rues, personne ne vient nous voir, nous ! » ça a peut-être l’air évident, mais je l’avais oublié. Je voulais être utile, servir, aider, changer le monde. Mais non ! Faire plaisir, se faire plaisir. C’est peut-être là le premier objectif concret que nous pourrons formuler. Ce sera peut-être le seul. On verra. Ça ne fait pas sérieux. Tant mieux.
 
A suivre…
par Raphaèle publié dans : Ismaelita, les aventures d'Ismaëlle
Mercredi 21 novembre 2007

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