| Mai 2008 | ||||||||||
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TIENS TIENS… le hasard fait bien les choses. En me couchant hier soir, j’en suis arrivée dans ma lecture d’Une Enfance créole de Patrick Chamoiseau (auteur martiniquais) au moment où « le négrillon » arrive à l’école… cette école étrange où on lui demande de dessiner sa maison en hiver, avec des sapins, la cheminée qui fume et le toit couvert de neige.
La première journée est une accablante angoisse…:
« Mais tout se passa bien : personne n’eut à parler, à écrire, à expliquer ceci-cela. Ce fut le Maître qui s’exprima. Et là, le négrillon prit conscience d’un fait criant : le Maître parlait français. Man Ninotte utilisait de temps à autre des chiquetailles de français, un demi-mot par-ci, un quart-de-mot par-là, et ses paroles françaises étaient des mécaniques qui restaient inchangées. Le Papa lui, à l’occasion d’un punch, déroulait un français d’une manière cérémonieuse qui n’en faisait pas une langue, mais un outil ésotérique pour créer des effets. Quant aux Grands, leur expression naturelle était créole, sauf avec Man Ninotte, les autres grandes-personnes et plus encore avec le Papa. Pour s’adresser à eux, il fallait reconnaître la distance en utilisant un rituel de respect. Et tout le reste pour tout le monde (les joies, les cris, les rêves, les haines, la vie en vie…) était créole. Cette division de la parole n’avait jamais auparavant attiré l’attention du négrillon. Le français (qu’il ne nommait même pas) était quelque chose de réduit qu’on allait chercher sur une sorte d’étagère, en dehors de soi, mais qui restait dans un naturel de bouche proche du créole. Proche par l’articulation. Par les mots. Par la structure de la phrase. Mais là, avec le Maître, parler n’avait qu’un seul et vaste chemin. Et ce chemin français se faisait étranger. L’articulation changeait. Le rythme changeait. L’intonation changeait. Des mots plus ou moins familiers se mettaient à sonner différemment. Ils semblaient provenir d’un lointain horizon et ne disposaient plus d’aucune proximité créole. Les images, les exemples, les références du Maître n’étaient plus du pays. Le Maître parlait français comme les gens de la radio ou les matelots de la Transat. Et il ne parlait que cela avec résolution. Le français semblait l’organe même de son savoir. Il prenait plaisir à ce petit sirop qu’il sécrétait avec ostentation. Et sa langue n’allait pas en direction des enfants comme celle de Man Salinière, pour les envelopper, les caresser, les persuader. Elle se tenait au-dessus d’eux dans la magnificence d’un colibri-madère immobile dans le vent. O le Maître était français !
(…)
Manman, quel fer… Le négrillon, dérouté, comprit qu’il ignorait cette langue. La tite-voix babilleuse de sa tête maniait une autre langue, sa langue-maison, sa langue-manman, sa langue-non-apprise intégrée sans contraintes au fil de ses désirs du monde. Un français étranger y surgissait en traits fugaces et rares ; il les avait entendus quelque part et il les répétait lors de circonstances mal identifiées. Un autre français plus proche, acclimaté mais tout aussi réduit, se tenait en lisière des intensités vivantes de sa tête. Mais parler vraiment pour dire, lâcher une émotion, balancer un senti, se confier à soi-même, s’exprimer longtemps, exigeait cette langue-manman qui, ayayaye, dans l’espace de l’école devenait inutile.
Et dangereuse.
O quel fer !…
Le discours du Maître dura jusqu’à la sonnerie. Il parla de quoi ? Sans doute de la lumière qu’apportait le Savoir aux âmes enténébrées. Il célébra sans doute l’Ecole laïque que les gens de sa génération durent conquérir de haute lutte. Il signifia à ceux qui avaient la chance d’être assis là d’en prendre l’extraordinaire mesure. C’est une chance offerte, qui coûte cher, et qu’il ne fallait pas gâcher. Sinon, c’étaient les champs-de-cannes, les dalots balayés, les tambours-et-ti-bois, c’était charrier des sacs au bord-de-mer pour l’appétit des békés, racler des coquillages sur la boue des Terres-Sainville, aller fouiller les canaux de La Levée, ou pire, se retrouver à traîner dans les rues les chaînes de l’ignorance et de la bêtise. L’obscurité bestiale où l’on perdrait à jamais l’idée de l’Homme.
(…)
Quand les enfants parlaient, le u se transformait en i selon leur loi naturelle. La viande crue devenait cri, l’homme juste se faisait jiste ; refusé dégénérait en réfisé. Le son eur se délitait en ère : docteur donnait doctère, la fleur devenait flère, inspecteur s’étalait en inspectère… Mais il y avait pire aux yeux du Maître : les r disparaissaient. Un torchon n’était plus qu’un tôchon, la force se muait en fôce… Alors le Maître sévissait, se moquait, raillait, grondait, pleurait, hurlait, grimaçait, secouait un pied. Il serrait à gauche, purgeait à droite, tentait de prévenir en montrant ses propres lèvres en train d’articuler à celui qui parlait, ou imposait un silence brutal à tel autre qui avait « mal » démarré. Parfois, il prenait à témoin l’ensemble de la classe, Avez-vous entendu cet animal ?, en sorte qu’un petit-revenu-de-France se lève triomphant et assène la juste règle du bon accent.
(…)
A grands efforts, chacun se surveillait. Les enfants se mirent à rire de ceux qui ne maîtrisaient pas leur u ou leur r. Prendre la parole fut désormais dramatique. Il leur fallait bien écouter la tite-langue-manman qui leur peuplait la tête, la traduire en français et s’efforcer de ne pas infecter ces nouveaux sons avec leur prononciation naturelle. Redoutable gymnastique. Quand le Maître posait une question seuls les petits-aiguisés qui revenaient de France (ou dont les parents avaient fait du beau-parler-français un principe dans leur vie) pouvaient se lever et oser la parole sans buter sur les u et avaler les r. Parler devint héroïque, voilà ce dont je parle. On encourait non seulement une enragée du Maître, mais encore d’être poursuivi durant la récréation par une meute infernale dont les membres n’étaient pourtant pas mieux lotis que quiconque face au français. Leur propre incapacité décuplait leur méchanceté. I fé an kawô. I fé an kawô. Il a fait une faute !... D’un jour à l’autre, au hasard d’une réponse ou d’une phrase, on pouvait basculer tout entier dans le grotesque et le barbare. Les silences s’épaissirent à mesure que l’on avança dans les sons, les mots et les lettres. Chacun se sentait invalidé.
(…)
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La capitale de la Frrrance, c’est…
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Paru, mêssié…
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Parrris, trriste sirre !... Quelle mouche vous pique !? Ici on peut prrrononcer le i tout de même !....
Les petites personnes s’étaient mises à se méfier du i. Certains judicieux avaient trouvé plus simple de le rayer de leur vocabulaire au profit d’un u élevé universel. Le Maître, éclaboussé d’un invraisemblable charabia, dut sévir pour que les i réapparaissent. Alors, les petites-personnes se mirent à semer des r là où il n’y en avait pas. Châtier devient chârtier, fumer devient furmer. Chacun, soucieux de se hisser dans les cimes du savoir, se débattait comme il pouvait, et tout le monde macayait dans un français surprononcé. Plus que jamais le Maître abominait le créole. Il y voyait la source de ses maux et l’irrémédiable boulet qui maintiendrait les enfants dans les bagnes de l’ignorance. Il sommait les parents de soustraire leur engeance aux infections de ce sabir de champs-de-cannes en exigeant d’eux le français du savoir, de l’esprit et de l’intelligence. Sus au créole en toutes circonstances, et plus encore quand les enfants causaient entre eux. Il fallait immoler cette chienlit sur d’exemplaires bûchers de vigilance.
(…)
Le Maître sollicitait parfois des phrases mais, chacun (embarrassé par les soucis de sa tête où la petite-langue-manman demeurait interdite de sortie) se taisait. Le négrillon était arrivé la tête pleine de mystères, de choses vues, d’insectes aux mœurs fabuleuses, il savait comment comprendre les fleurs qui s’ouvrent la nuit, vivre le jeu du vent sur la seule poussière d’un rebord de fenêtre, il percevait l’âme des étants immobiles qui habitaient des temples éteints, des soupirs secrets qui filtraient des interstices du monde. A partir d’une des images que le Maître leur montrait parfois, dans le but de susciter des commentaires, il aurait pu envoyer mille paroles monter. Mais le Maître l’avait rendu muet d’autant plus muet que maintenant il soupirait à chaque heure : O cette engeance crrréole n’a rrrien à dirrrre !...
Un jour, Le Maître ramena une branche de tamarin dépourvue de feuilles, et l’accrocha au-dessus du tableau. Qui dérapait avec un mot créole, une tournure vagabonde, se voyait redevable d’un cinglement de jambes. La liane se mit à peser sur les consciences. Le négrillon en fut plus que jamais ababa-mustapha. Sa langue bientôt lui parut lourde, son verbe trop gras, son accent détestable. Sa petite voix en lui-même devint honteuse ; son naturel de langue dégénéra en exercice de contrebande qu’il fallait étouffer à proximité des Grands, et hurler entre soi pour compenser. Entre petites-personnes, on ne parlait pas français. D’abord, parce que le naturel était créole, ensuite parce que le français était là aussi devenu risqué. Qui disait jounal au lieu de journal était discrédité à vie. Le moindre cahot créole provoquait une mise en la-fête sans pièce miséricorde. En français, il n’y avait pas de proximité. Le créole lui, circulait bien, mais de manière dépenaillée. Précipité en contrebande, il se racornit sur des injures, des mots sales, des haines, des violences, des catastrophes à dire. Une gentillesse ne se disait plus en créole. Un amour non plus. Elle devint la langue des méchants, des majors, des bougres-fous en perdition. Le gros créole était le signe du frustre et du violent. L’équilibre linguistique du négrillon s’en vit tourneboulé. Sans remède.
(…)
Désespoir du Maître : les enfants parlaient par images et significations qui leur venaient du créole. Un nouveau venu était appelé un tout-frais-arrivé,
extraordinaire se disait méchant, un calomniateur devenait un malparlant, un carrefour s’appelait quatre-chemins, un faible était dit un
cal-mort, difficile devenait raide, pour dire tristessechimérique, sursauter c’était rester saisi, le
tumulte c’était un oulélé, un conflit c’était un déchirage…etc. Les étoiles brillaient comme des graines de dés, comme des peaux d’avocats, ou comme des
cheveux de kouli. On était beau comme flamboyant du mois de mai, et tout ce qui était laid était vieux… Chaque fois qu’une petite personne ouvrait la bouche, le Maître croyait entendre
(disait-il, consterné) un hurlement de loup…. Zérrrro, zérrro, zérrro !... »
Il n'y a rien à rajouter, non ?
Bientôt ici des nouvelles de l'association Cusi Chakakuna - Les Ponts de Joie (pour la coopération et les échanges d'artistes et d'artisans avec la population
d'Ayacucho), qui prend tournure ! Pour être informé de l'avancée du projet, inscrivez-vous dans la rubrique "Nouvelles / Noticias" (juste au-dessus), et nous vous tiendrons au courant.
Pronto les vamos a dar noticias de la asociacion Cusi Chakakuna - Puentes de Alegria, que estamos creando, para que cooperen artistas y artesanos a la
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Hasta pronto !
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