CHRISTOPHE DE PONFILLY parlait en vibrant d’un Afghanistan
dont il était profondément amoureux, pris par une de ces passions brûlantes dont on s’embrase parfois pour des terres auxquelles on n’appartient pas mais vers lesquelles on revient toujours… Je
connaissais très mal l’histoire de ce pays, mais je viens de lire avec empathie son témoignage nourri par une vingtaine d’années de reportage dans ces montagnes-là, auprès de Massoud. Pour
rejoindre les combattants, le journaliste devait marcher plusieurs semaines pour franchir des cols à plus de 5.000 m. d’altitude.
Plusieurs pages m’ont marquée, mais j’en retiens une particulièrement.
1997, Massoud et les habitants du Panshir préparent une offensive contre les taliban soutenus par les Pakistanais :
« Dans le bureau, peu de monde, seulement quelques commandants réunis pour une réunion à juste titre appelée « restreinte ». Ils attendent un appel
téléphonique de leur correspondant à Mazar afin de savoir où en est la constitution du gouvernement. Ce rêve en marche dont nous a parlé Quanony. Mais le satellite tourne au-dessus de nos têtes
et ne transmet rien. Le temps passe en allées et venues de messagers pour des affaires d’intendance. Puis je filme Massoud qui prend un exemplaire du bulletin édité chaque semaine par l’ingénieur
Is’Haq et son équipe de journalistes.
- Il y a un poème dans notre journal.
Quelqu’un l’a-t-il lu ? demande Massoud à la cantonade.
Les commandants présents s’emparent d’un exemplaire et plongent le nez dedans avec application. La scène est drôle ! On dirait de mauvais élèves pris en
défaut.
- « Le Verre brisé », dit Massoud.
C’est le titre de ce poème. Personnellement, je l’ai lu deux fois pour le commandant. Le voici : « Il fait nuit, nos regards ont les yeux de ceux qui attendent… » Vous
comprenez ?
Les hommes dodelinent de la tête, mi-affirmation, mi-négation, de peur de se faire engueuler. De vrais lèche-bottes !
- Toi, le mollah, dit Massoud avec un grand
sourire, c’est trop dur pour toi ! Puis il reprend : « Il fait nuit, nos regards ont les yeux de ceux qui attendent… Dans la nuit les étoiles scintillent çà et là… » Tu
comprends ? demande Massoud à un commandant.
- Oui, quand on regarde le ciel, on y voit
plein d’étoiles.
- Non ! qu’est-ce que cela veut
dire ?
« Dans la nuit, les étoiles scintillent çà et là…
« Trempé des larmes de peine et de souffrances…
« Mon lit se trouve comme posé sur des flammes…
« Arrosé du courage un rien devient perle
« S’il atteint le courant de ma volonté.
« A l’image du jardin à l’approche du printemps. »
Dans le bureau, personne n’ose lever la tête d’un texte qui laisse les esprits imperméables. Aussi Massoud se met-il à en commenter la substance pendant que je
continue à le filmer.
- Un rien insignifiant, vous savez, une
perle, une goutte de pluie qui n’était rien, quand elle tombe sur une perle, la goutte devient perle. C’est pareil pour le courage. Mon courage est une perle. Un rien rejoint mon courage et
devient perle. Ça veut dire que je suis un homme si courageux que tous ces problèmes et ces souffrances ne peuvent m’atteindre : « A l’image d’un jardin à l’approche du
printemps ».
Massoud pose le journal sur la table.
- Ce jeune poète a beaucoup de talent. Il
habite Rokha et deviendra sans doute un grand poète de l’Afghanistan. Si jeune ! Il a des inventions lumineuses et de belles manières de les mettre en forme. »
Christophe de PONFILLY,
Massoud l’Afghan, Paris, Issy-les-Moulineaux, Editions du Félin / Arte Editions, 1998,
réed. 2001, p. 111-112.
Leçon de poésie au beau milieu de la guerre… Y avait-il en Occident des hommes encore capables de comprendre celui-là ?
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