SANTIAGO MANUIN VALERA est ce leader du mouvement indigène (un "apu", chef awayruna, peuple qu'on appelle
aussi "aguaruna" - "hommes de l'eau" -, "awajun" ou "jivaro") qui a reçu 6 balles lors des affrontements de vendredi dernier. D'abord donné pour mort, il a pu être hospitalisé et son pronostic
vital n'est plus en jeu. Il devrait vivre. Mais dans quel état ?
Cet Awayruna de 52 ans, formé chez les jésuites, est depuis sa jeunesse un important leader d'Amazonie. il a été président du Conseil Awayruna Huambisa (CAH), principale organisation du
Haut-Maranon (bassin affluent de l'Amazone où coulent les fleuvent Chiriaco, Cenepa, Maranon, Nieva, Domingusa et Santiago ; vous pourrez en trouver des images sur ce site, dans les articles
d'août 2005, quand j'ai pu y faire une incursion).
Sous la présidence de Santiago Manuin, les Awayrunas ont réussi à éviter que le Mouvement Révolutionnaire Tupac Amaru (une des forces terroristes du conflit armé des années 1980-2000) n'entrent
en territoire indigène. Ils ont de plus réussi à éradiquer les cultures de coca ce qui leur a permis de ne pas subir le sort qu'ont connu les Ashaninkas, un des peuples amazoniens qui vit plus au
Sud, et qui a été décimé par le Sentier Lumineux.
Au-delà de la présidence du CAH, Santiago Manuin est un des leader du Haut-Maranon les plus appréciés, et respectés car il a toujours été impliqué dans la vie de ses communautés : projets de
développement, droits de l'homme, formation de responsables etc. (Informations tirées de la revue Terra Magazine, magazine latino-américain).
Les derniers événements (et ceux à venir) amènent à parler des populations dites "natives". Ils ont des
porte-parole, autant les écouter directement.
Voici ci-dessous quelques vidéos d'interviews de Santiago Manuin réalisées depuis 1998
:
"Je vais mourir si j'endommage mon territoire"
TRADUCTION : "L'indigène existe par son territoire. Le jour où tu le lui
retires, tu le livres, tu le destines à un grand suicide, où il verra sa fin comme peuple et comme culture. L'indigène va être étranger sur son propre territoire, parce que les entreprises, au lieu de maîtres de leur propre territoire, vont en faire des mendiants sur
leur propre territoire. C'est ce à quoi le gouvernement nous destine. Le territoire, pour nous, est sacré, parce qu'en dehors du fait qu'il s'agisse d'une terre, que l'on puisse la cultiver/l'expoiter, ici sse trouvent nos
esprits, notre cosmovision politique et sociale, tout se joue ici, notre religiosité. Donc tout ce qui est nôtre est sacré. Le gouvernement, qui est de mentalité occidentale, pense très différemment. Mais nous, comme peuple oriental, nous pensons que la forêt, les arbres, l'air, les montagnes sont nos frères. Nous ne pouvons pas leur causer dommage, parce
que je vais mourir si je les endommage. Parce que je dépends d'eux, je dépends de la montagne, je dépends des fleuves, je dépends des ravins/rivières, je dépends des arbres, je dépends des
plantes, non ? Il y a une relation d'interdépendance. Et cela, l'occidental ne le comprend pas. Pour l'occidental, tout terrain, tout territoire, forêt, est marché. "Plus je gagne, mieux c'est, et je peux tout
exploiter et détruire. alors je retire de l'espace à des gens qui y vivent, sans comprendre leur mode de vie je l'élimine." Donc, pour cette raison, pour cet art qu'a notre peuple de vivre avec sa forêt, son territoire, avec ses montagnes, ici est notre religion, notre Bible est
écrite ici (il désigne ce qu'il y a autour de lui), nos mythes sont ici. Quelqu'un qui vit ici plusieurs années se convertit, ça peut être un blanc, un barbu, mais s'il vit avec l'indigène, il se convertit indigène dans son coeur,
parce que désormais il conçoit leur façon de penser. Alors il est partie prenante à cette lutte."
"Nous n'avons pas été consultés. Nous aussi faisons partie du Pérou" :
TRADUCTION : " L'Awayruna n'est pas venu d'ailleurs, il est là depuis
des lustres, et ce gouvernement doit reconnaître, accepter notre réalité. Et nous, nous devons progresser [mais] en accord avec nos principes et fondements. Le développement doit se faire en
accord avec nos réalités. et ça, le gouvernement, l'Etat doit
l'admettre. Si le Pérou est un peuple pluriculturel, un des peuples qu'il comprend
est le peuple awayruna. Ils touchent à notre territoire sans même nous avoir consultés. Nous
portons plainte, ce qui est notre droit. Nous ne voulons pas être un pays [à part], nous faisons partie du
Pérou. Mais nous devons défendre ce territoire, et ils doivent prendre en
compte notre réalité, ce que nous voulons. Tel est le développement que nous
cherchons. Nous devons faire comprendre notre culture à l'Etat, pour qu'il
respecte nos principes. C'est cela que nous voulons. Nous ne sommes pas en lutte contre l'Etat, nous voulons lui faire comprendre que nous sommes un peuple au milieu d'autres peuples. C'est
cela que nous sommes en train de faire."
Quelques remarques pour comprendre pourquoi Santiago Manuin fait ces déclarations :
- "l'Awayruna n'est pas venu d'ailleurs, il est là depuis des lustres" : les Awayruna n'ont jamais été vaincus, ni par les Incas, ni par les conquistadores espagnols. Ils sont restés un
peuple libre, qui entend défendre cette liberté.
- "Nous ne voulons pas être un pays à part, nous faisons partie du Pérou" : Quand je suis allée vers Chiriaco et Yamakay-énsa en 2005, nous avons été arrêtés à la "frontière" awayruna : il y
a une barrière, et quelqu'un a contrôlé nos passeports. Quand nous en sommes repartis, on nous avait souhaité "bon retour au Pérou"... Au-delà de l'anecdote, qui nous avait plutôt amusés, on
voit l'importance que Santiago Manuin met à expliquer le sens de cette "frontière" : elle sert moins à séparer les awayruna du reste du Pérou qu'à protéger symboliquement leur liberté et un
mode de vie.
- "le Pérou est un peuple pluriculturel", "nous sommes un peuple au milieu d'autres peuples" : une des plus grandes richesses et beautés du Pérou, sa grande difficulté aussi, est ce patchwork
culturel dont il est composé (cf. la carte ethno-linguistique du Pérou dans le post "Sinistre jeu des 7 différences"). Actuellement, la vision dominante considère la diversité uniquement
comme un problème, un obstacle au développement, selon une idée du développement qui prend pour modèle l'Amérique du Nord. Mis à part pour une minorité d'intellectuels et pour les populations
natives qui se battent pour la reconnaissance de leur mode de vie, la diversité culturelle n'est pas vécue comme un atout par les péruviens.
:
Ismaelle est une marionnette qui ne parle pas. Elle est née en France, mais son coeur est au Pérou... nous sommes donc parties toutes les deux à la rencontre des enfants d'Ayacucho, au coeur des Andes, où la vie reprend après 20 ans de guerre civile.
Bientôt ici des nouvelles de l'association Cusi Chakakuna - Les Ponts de Joie (pour la coopération et les échanges d'artistes et d'artisans avec la population
d'Ayacucho), qui prend tournure ! Pour être informé de l'avancée du projet, inscrivez-vous dans la rubrique "Nouvelles / Noticias" (juste au-dessus), et nous vous tiendrons au courant.
Pronto les vamos a dar noticias de la asociacion Cusi Chakakuna - Puentes de Alegria, que estamos creando, para que cooperen artistas y artesanos a la
vida en las comunidades quechuahablantes de la provincia de Ayacucho (Peru). Para recibirlas, dejen su correo en el cuadro "Nouvelles / Noticias" (encima de esto), se las
mandaremos.
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