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SAMEDI 2 JUILLET AU SOIR. J´ai été invitée a la première réunion pour des ateliers qui sont en train de se mettre en place, dans la mouvance de la Caminata por la Paz para que no se repita, qui a lieu cette année au Pérou, pour ne pas oublier, ne pas nier ce qui s´est passé, et pour pouvoir en fin commencer a revivre.

 

Il s´agit de Talleres de Perdón y Reconciliación, que proposent les jésuites, sur le modèle de ce qui existe déjà en Colombia pour les victimes du narcotrafic.

 

L´objectif, a terme, est de faire s´asseoir a la même table ceux qui ont tué – les militaires, les membres du Sentier Lumineux, appelés Senderistas, et autres membres de groupuscules armés, Tupac Amaru par exemple – et leurs victimes – blessés et estropiés, torturés, femmes violées, familles et amis de ceux qui ont été assassinés et dont on n´a presque jamais retrouvé le corps puisque le Sendero avait pour coutume de dynamiter les cadavres de leurs victimes.

 

En Colombia, ces ateliers fournissent des résultats. Alors pourquoi pas a Ayacucho ? L´Amérique Latine a cela de fascinant qu´elle est capable du pire, mais que pour autant elle croit tout possible. Aucune notion du réalisme rationnel, ni dans un sens, ni dans l´autre. La difficulté, c´est que le tempérament quechua est plutôt résigné.

 

Les premiers jours passés a Ayacucho m´avaient donné l´impression qu´après tout, les choses n´allaient pas si mal ici. Bien sur la pauvreté saute au visage, mais on ne sent pas au premier abord toute l´horreur dont le nom de cette province est le symbole pour tous les péruviens. La prison (dont les Senderistes s´étaient échappés, ce qui avait donné lieu a une répression sanglante) a été transformée en marché artisanal (ben oui, les cellules c´est pratique pour faire de petites boutiques). Il y a même quelques arbres a l´intérieur. La Plaza de Armas, place centrale, est bien entretenue, et plus jolie que n´importe quelle place de Lima. Il y a du soleil toute la tournée, tous les jours.  Et les paysages sont tout simplement magnifiques, rien a voir avec ce que les quelques photos trouvées sur Internet m´avaient fait imaginer.

 

Et les gens sont si placides… on ne peut pas dire qu´ils rayonnent de bonheur, mais en tout cas ils inondent de tendresse. Les enfants passent leur temps a me faire des bisous, tout le monde dit bonjour au minimum en pressant affectueusement l´épaule et le bras de son interlocuteur, les femmes rajoutent a cela une caresse sur la joue, avec ce salut quechua qui me fait craquer… Ici, plus encore qu´a Lima ou cela m´avait pourtant déja frappée, dans la rue on accepte ou on refuse toujours les choses proposées avec un mot gentil, et personne n´insiste. L´autre jour comme je me promenais dans le marché artisanal (´ex-prison´ comme ils disent ici), les marchandes me donnaient les prix des objets que je regardais (je ne peux pas échapper au statut de gringa ici…). Et comme je leur expliquais que je n´allais pas acheter ce jour-la, car j´allais rester quelques semaines encore, pour peut-être revenir plus tard, elles me souhaitaient la bienvenue, m´expliquaient les trucs a savoir pour bien choisir les pièces d´artisanat etc… Une petite mamie (les mamies ici, et la plupart des mamans, sont habillées avec la tenue traditionnelle : imaginez vous un petit tas de 1,30 mètres, en jupe qui arrive au genou, recouvert d´une petite cape, et portant sur le dos un de ces ballots en tissu bariolé que l´on voit partout, le tout surmonté d´un chapeau noir a larges bords, vous avez une ayacuchana pur sang), bref, une de ces petites mamies me répond aussitôt avec sa voix douce, un petit sourire doux, me regardant dans les yeux : ´´ Quédate Mamay, quédate aca Mamay, Mamachay, con nosostros Mamay…´´ - Reste avec nous Mamay (le cha a la fin d´un mot en quechua c´est la marque de l´affectif, et le y a la fin c´est le possessif, la marque de l´affectif, donc Mamay, Mamachay, ca se traduirait un peu comme ´´ma maman, ma petite maman´´), reste ici, avec nous, Mamay…´´ Eh bien je vous jure que je craque pour ces petits tas colorés, ces mamies toutes ridées. Je lui ai répondu que ´´Si, Mamay, volveré Mamay…´´ Je lui ai fait un bisou.

 

C´est comme ça, ici, on passe sa journée a faire des bisous et des caresses a tout le monde. Moi j´aime bien ça.

 

 

Bref, toute cette tendresse, toute cette beauté (mine de rien, la misère c´est toujours bien esthétique), m´avaient caché la blessure d´Ayacucho, El Rincón de los Muertos, le Coin des Morts. J´en ai repris brutalement consciente lors de cette première réunion pour les Talleres de Perdón y Reconciliación.

 

Non, il ne s´agit pas de gentils cathos en train de se triturer le neurone au sujet du péché et de se gargariser avec l´idée de la réconciliation. Ici, quand on parle de pardonner, ça pose un réel problème. Il y avait a cette réunion des gens que je vois tous les jours ici. Plutôt joyeux en général. Sauf que ce soir la, j´ai eu l´impression - et depuis ça reste -, cette guerre qui a duré 20 ans n´est pas terminée. Ces personnes que je vois d´habitude sourire et rire, avides de plaisanteries, étaient la, silencieuses, le regard dur, prenant difficilement la parole, la voix étranglée, faisant allusion a ce que tous savent mais que personne ne nomme. A la fois l´absolue nécessité et l´impossibilité complète de pardonner. Les personnes présentes ont dit qu´elles n´arrivaient pas a sortir de cette histoire, et que ce passé les empêche de vivre. Ils y pensent tout le temps, toute la tournée. Ceux qui ont vécu cela du moins. Les plus jeunes, les enfants, font semblant d´ignorer.

 

A Ayacucho, il y a des familles ou l´un des fils a été endoctriné par le Sentier, et l´autre fils enrôlé de force dans l´armée. Des villages entiers assassinés dans les églises, des cadavres profanés etc… On découvre encore des charniers. En fait tout le monde ici a été touché. Avec l´inquiétude que tout recommence, car d´une part, le gouvernement n´ayant rien fait pour améliorer les conditions de vie de la population, les gens ici ne croient pas le rapport de la Commission de la Vérité , qui met pourtant bien en évidence le rôle de l´armée et celui du Sentier dans les massacres. Les gens ici, les plus pauvres en particulier, pensent – malgré leurs morts - que si le Sentier avait gagné, la situation aurait été meilleure… D´autre part, les professeurs de l´université continuent a endoctriner leurs élèves (le Sentier Lumineux n´est pas seulement politique, il fonctionne comme un secte). Tout le monde le sait, mais ces profs sont indélogeables. En plus, a part les jez, ici le clergé est abominablement conservateur, et tient un discours infantilisant et fataliste (parler de ´´volonté de Dieu´´ dans un tel contexte, ça fait froid dans le dos). Tous ceux qui menaient une action sociale alternative ont été assassinés. Cinq ans plus tard, ça repart difficilement. Les gens ont peur. Et ne disent rien.

 

Mais il  a une grande violence partout, que je découvre peu a peu. L´alcoolisme fait des ravages, les parents frappent leurs enfants, leurs femmes. Beaucoup d´enfants vivent seuls a la ville, car leurs parents sont dans les champs. Le comportement des garçons a l´école est assez inquiétant. Les ados dépensent de l´argent qu´ils n´ont pas dans des cabines de jeux hyper violents avec le volume a fond (j´en sais quelque chose, car c´est de ce genre d´endroit que j´envoie mes mails). Les jeunes, les enfants ont tendance a nier leur état de pauvreté, et renient leurs parents. Grosso modo, ils se projettent dans Beverly Hills, sauf qu´ils vivent aux Olivos, a Ayacucho. La conduite des véhicules consiste a accélérer en klaxonnant a l´approche d´un obstacle, chien, vieille femme ou enfant. Je ne sais d´ailleurs pas si les combis ont des freins. Il n´y a qu´un centre de santé mentale, alors que statistiquement Ayacucho est la région la plus riche en schizophrènes et paranoïaques. Les gens sont complètement traumatisés.

 

 

 

 

 

 

L´atelier de pardon et de réconciliation va commencer dans 2 semaines, avec une quinzaine de personnes qui acceptent de faire de ce travail de mémoire la priorité de leur vie pendant quelques années. L´idée est de travailler au quotidien, de parler avec sa famille, ses amis, ses collègues, pour faire tache d´huile.

 

Et passer a autre chose.

  

 

Un travail de fourmis, mais je ne sais pas s´il y a autre chose possible que d´espérer dans les fourmis pour changer la vie ici.

 

 

 

par Raphaèle publié dans : Pérou 2005 : voyage initiatique
Jeudi 7 juillet 2005

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