Calendrier

Janvier 2009
L M M J V S D
      1 2 3 4
5 6 7 8 9 10 11
12 13 14 15 16 17 18
19 20 21 22 23 24 25
26 27 28 29 30 31  
<< < > >>

« ALGO BARBARO », comme dirait Chema, déployant la carte pour me montrer jusqu’où s’étendait la capitale, bien au-delà de ce que mon plan dégotté à la FNAC ne pouvait le laisser deviner. Bárbaro, oui c’est le mot. Des dizaines de kilomètres de cabanes précaires au Nord, au Sud, à l’Est.

Jesús Herrero, un des responsables nationaux de Fe y Alegría, m’avait proposé de m’emmener voir l’autre Lima, celle qu’on ne visite pas. Difficile de combiner nos deux emplois du temps, mais nous sommes finalement tombés d’accord pour y consacrer la dernière journée de mon séjour péruvien. Mes valises prêtes, j’attendais, intriguée, avec de vagues souvenirs photographiques de copains venus y travailler il y a quelques années. Nous prenons la voiture, et roulons longtemps, vers le Nord.

 

 

Une heure sur cette voie rapide bordée de bidonvilles qui partent à l’assaut des collines, qui colonisent le désert de sable gris. On n’en voit pas la fin, l’horizon est trop bas, trop plombé. Toujours cette impression d’être prisonniers d’une cloche grise. On sait que la mer n’est pas loin, mais l’endroit n’a rien de balnéaire. Nous passons devant l’énorme raffinerie que le Sentier Lumineux a tenté de faire exploser pendant vingt ans, en vain, heureusement.

 

Nous arrivons à Pachacutec. Il y a cinq ans, il n’y avait rien ici. Aujourd’hui on ne distingue plus les limites de la « ville ». Comme los Olivos à Ayacucho, Pachacutec est une invasión, un terrain sur lequel se sont installés dans des abris de fortune les nouveaux venus de l’exode rural. L’histoire de cette invasion est une farce grinçante. Les nouveaux arrivants, il y a cinq ans environ, s’étaient installés aux franges de Villa El Salvador, le bidonville-modèle de Lima. Peut-être en avez-vous entendu parler, l’organisation de cette municipalité est souvent cité en exemple. Cette zone est fortement politisée et était activement opposée à la dictature de Fujimori. Lorsque 10.000 arrivants sont venus coloniser les environs de Villa El Salvador, Fujimori a demandé au maire de régler le problème, tout en lui retirant tout soutien des forces de l ‘ordre. Bien évidemment, il était impossible de déloger 10.000 personnes dans un tel contexte. Fujimori a utilisé la situation pour sa propagande personnelle : prononçant le constat officiel que le maire de Villa El Salvador était incapable de fournir une solution, il a annoncé qu’il offrait gracieusement des terrains en bord de mer, au Nord de Lima, avec une piste asphaltée et l’électricité.

 

C’est ça Pachacutec. Aujourd’hui, ils sont des centaines de milliers. Et je vous décris ce que ça donne dans la réalité les belles promesses de Fujimori. Effectivement l’électricité est installée : on observe des forêts de poteaux électriques. Je ne suis jamais contente, direz-vous, mais je ne peux m’empêcher de demander si le plus urgent pour Pachacutec c’était le téléphone et internet (qui y sont) ou l’eau et le tout-à-l’égout (qui n’y sont pas). Or on est en plein désert. L’eau arrive par des camions-citernes, qui vendent l’eau aux habitants, qui la stockent dans des bidons en métal ou, dans le meilleur des cas, dans des réservoirs en briques ou en ciment. Inutile de préciser que cette eau n’est pas potable, ni qu’ainsi stockée, elle développe des saloperies. Quant à l’évacuation, représentez-vous une ville de plusieurs centaines de milliers d’habitants sans le tout-à-l’égout. Ils ne peuvent même pas se consoler avec le panorama… la mer n’apporte qu’humidité, froid et érosion, et bien qu’elle soit toute proche, on la distingue à peine à travers la garrúa. Et la route… la route « asphaltée »… J’ai cru que c’était une plaisanterie de mon compère Jesús (qui comparait les environs de Lima à l’Aragon… sans les arbres), quand il m’a dit qu’on roulait sur une piste asphaltée : mais en faisant bien attention, entre deux cahots, je me suis rendu compte qu’on pouvait effectivement distinguer quelques vestiges de route entre deux trous et sous l’épaisse couche de sable qui l’avait recouverte. Cette route a été faite en 2001, je crois : une fine pellicule de bitume sur le sable. Paradisiaque, le plan logement du père Fujimori, non ?

 

En contemplant ces étendues de désolation, je tentais d’imaginer la vie de ces déracinés, ces visages que j’ai pu rencontrer dans les provinces, et qui se retrouvent ici, où la Pachamama n’est plus qu’un ingrat désert de sable qui s’élève en tourbillons, loin de leur famille, loin de leur divin Soleil, loin du lopin de terre qui leur permettait de survivre. Ici, survivre est encore plus difficile, dans ce désert sans couleurs, dans cette jungle qu’est Lima, et dont ils ne connaissent pas les règles, où ils sont objet de mépris. La honte aux tripes, la honte de ce qu’ils sont. Ce qu’ils trouvent ici est bien pire que ce qu’ils ont quitté… Pourquoi, mais pourquoi viennent-ils ? La rencontre avec les serranos, les gens de la montagne, m’a tellement bouleversée, je trouve leur monde si dur, mais si beau, leurs coutumes si riches, que j’ai du mal à comprendre et accepter cet exil plus ou moins volontaire. Qu’espèrent-ils trouver ? J’imaginais les rêves qui les animent en quittant leur province, et la déception qu’ils doivent éprouver en arrivant là. Et c’est trop tard pour revenir en arrière… la chacra est vendue… Les parents se sacrifient, dans l’espoir que leurs enfants puissent aller à l’école, et qu’au fil des générations ils accèdent à de meilleures conditions de vie. Mais quelle vie ?

 

Fe y Alegría a installé un collège dans cette zone où il n’y avait rien de prévu en matière d’éducation. Ce sont les habitants qui ont demandé que FyA s’installe ici. Comme chaque fois qu’ils s’installent dans une invasión, FyA n’achète pas le terrain, mais envahit, comme les autres, un terrain qui leur est octroyé par la communauté. Ils régularisent la situation avec l’Etat par la suite. Pour l’instant quelques salles de classe seulement sont construites, ainsi qu’une clôture, installée par les parents d’élèves. En ce moment, ils sont en train d’élever des murs à l’intérieur même du collège, pour stopper le sable qui envahit le terrain de basket. Le collège est en effet construit sur une dune, surplombant la mer et Pachacutec. C’est désespérant. Pas un rayon de soleil ne vient déguiser cet étalage de misère grisâtre. Au moins on voit les choses telles qu’elles sont : non, la misère n’est pas belle.

Les toilettes du collège de Pachacutec... à l'écart.

 

Ce même jour, Jesús m’a emmenée voir un autre collège FyA, dans le même secteur. Le collège FyA « Mi Perú » a une trentaine d’années. En trente ans, quel chemin parcouru ! Le Fya Est une tache de couleur au milieu de la grisaille. A l’intérieur, tout est peint de couleurs vives, et la directrice me fait remarquer l’importance des arbres (et des oiseaux) pour offrir aux élèves un cadre de vie un peu plus serein dans cet environnement sinistre. Le collège a un atelier de menuiserie. Tout le mobilier de l’établissement a été fabriqué par les élèves dans le cadre de leurs études. De même, l’atelier de couture confectionne les uniformes. Dernier équipement en date : une salle informatique reliée à internet. Le problème, c’est que pour l’instant ils n’ont pas suffisamment de professeurs pour la faire fonctionner.

 

Le collège FyA, seule tache de verdure au milieu du désert...

Dans ces deux collèges, celui qui a de la bouteille et celui qui vient d’ouvrir, j’ai rencontré des bénévoles espagnoles. Chapeau les filles. OK elles n’étaient là que pour un mois (il y avait aussi une française, venue en coopé il y a dix ans, et qui est restée), mais pour l’instant je me sens incapable de travailler là. Au moins, à Ayacucho, le soleil fait la nique à toutes les horreurs qu’Ismaëlle a dû écouter. A Pachacutec, le ciel aussi déprime… et quand le ciel est sous Prozac, moi je ne tiens pas le coup longtemps.

 

Cela s’apprend peut-être ?  

 
par Raphaèle publié dans : Pérou 2005 : voyage initiatique
Lundi 12 septembre 2005

ajouter un commentaire commentaires (0)    recommander
Retour à l'accueil

Commentaires

Aucun commentaire pour cet article

Trackbacks

Aucun trackback pour cet article

En bref...

Cusi Chakakuna

logo-ok.jpg

Bientôt ici des nouvelles de l'association Cusi Chakakuna - Les Ponts de Joie (pour la coopération et les échanges d'artistes et d'artisans avec la population d'Ayacucho), qui prend tournure ! Pour être informé de l'avancée du projet, inscrivez-vous dans la rubrique "Nouvelles / Noticias" (juste au-dessus), et nous vous tiendrons au courant.

Pronto les vamos a dar noticias de la asociacion Cusi Chakakuna - Puentes de Alegria, que estamos creando, para que cooperen artistas y artesanos a la vida en las comunidades quechuahablantes de la provincia de Ayacucho (Peru). Para recibirlas, dejen su correo en el cuadro "Nouvelles / Noticias" (encima de esto), se las mandaremos.

Hasta pronto !

Recherche

Blog : Sport sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur avec TF1 Network - Signaler un abus