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VOICI UN AUTRE conte raconté par Reyna, 13 ans, élève de 6°B à Ayacucho, pour Ismaëlle (traduction en dessous).

El Pistaco

 (lo cuenta Reyna, de 6°B, 13 años)

 

 

 

Había un señor y su esposa que caminaban por el camino y volvían a su casa. De pronto, la señora le dijo a su esposo : “Voy a orinarme”, y bajó del burro, y se fue a orinar. Su esposo siguió caminando. Ya no apareció su esposa. El señor preocupado se fue a ver, pero su esposa ya no estaba. Entonces el señor se fue, preocupado y llorando. Llegó a su casa y les dijo a sus hijos : “Su mamá se ha desaparecido cuando estaba orinando”. Sus hijos llorarón.

 

A la mamá la había llevado un pistaco. La tenía en una cueva escondida. Pasarón años, y la señora salió embarazada. La señora quería escapar de la cueva, porque se había aburrido del pistaco que era muy malo, y dormía sólo cuando se le rascaba la cabeza. La señora pensó matarlo. Entonces, lo rascó la señora hasta que se durmiera el pistaco. El pistaco se quedó dormido y la señora agarro un clavo grande, y lo clavo en su oreja. Ha muerto el pistaco, y la señora se escapó corriendo a su casa. Llegó dónde su familia y lo conto todo.

 

Il était une fois un monsieur et sa femme qui cheminaient sur un chemin et rentraient chez eux. Soudain, la dame dit à son époux : « Je vais faire pipi », et elle descendit de son âne et alla faire pipi. Son mari poursuivit son chemin. Mais sa femme ne revint pas. Le monsieur, inquiet, alla voir, mais son épouse n’était plus là. Le monsieur s’en alla donc, inquiet, en pleurant. Il arriva chez lui et dit à ses enfants : « Votre maman a disparu pendant qu’elle faisait pipi. » Leurs enfants pleurèrent.

C’est un pistaco qui avait enlevé la maman. Il la tenait cachée dans une grotte. Les années passèrent, la dame se retrouva enceinte. Elle voulait s’échapper de la grotte, car elle n’en pouvait plus du pistaco, qui était très méchant, et qui ne s’endormait que lorsqu’on lui grattait la tête. La dame décida de le tuer. Alors elle lui gratta la tête jusqu’à ce qu’il s’endorme, puis saisit un grand clou, et le lui planta dans l’oreille. Le pistaco mourut, et la dame s’échappa en courant jusqu’à sa maison. Elle arriva auprès de sa famille et leur raconta tout.

 

 

Ce petit conte peut faire sourire (ne faites pas pipi n’importe où…), mais il évoque une figure terrible de l’imaginaire andin – et malheureusement d’une certaine réalité historique. Le Pistaco serait un homme blanc, grand qui enlève des personnes, les enfants en particulier, et les tue pour extraire leur graisse. Certains disent qu’il s’agit d’un zombi, d’autres ne se prononcent pas sur la question. Toujours est-il qu’on ne peut tuer un zombi avec une arme à feu.

Cette croyance populaire a vu le jour à l’époque de la Conquête. Les Indiens ont été décimés par quelques poignées d’Espagnols, qui avaient la supériorité des armes. On a alors commencé à raconter que les Espagnols lubrifiaient leurs armes avec de la graisse humaine, ou qu’elle leur servait pour des produits cosmétiques, pour huiler les machines etc... Cette croyance est toujours vivace ; à Ayacucho, plusieurs personnes m’ont raconté des histoires de pistaco.

Malheureusement, le Pistaco cristallise plusieurs faits qui appartiennent à l’histoire : le frère dominicain Bartolomé de las Casas, au XVI° siècle, dénonce les sévices que les conquistadores puis les grands propriétaires terriens font subir aux Indiens ; tout récemment encore le rapport final de la Commission de la Vérité livre les témoignages recueillis auprès des populations victimes des atrocités commises par le Sentier Lumineux ou par l’armée. Au XVI° ou au XX° siècles, les tortures infligées aux indiens ressemblent curieusement aux légendes de pistaco. Il paraît qu’on retrouve cette même croyance au Tibet, en particulier depuis la guerre du Vietnam. Et peut-être ce personnage terrible est-il aussi la traduction symbolique de la réalité terrible des enlèvements et du trafic d’organes en Amérique Latine. Pour les anthropologues, cette légende exprime les craintes des natifs face à la colonisation et au capitalisme qui ont fait de leurs corps, des objets d’exploitation, et pire encore, des objets de commercialisation. Une exploitation et une commercialisation qui mènent à la mort. La croyance du pistaco manifeste également certaines craintes face à l’adoption : les femmes blondes viennent pour enlever les enfants…

L’écrivain Nicholas Shakespeare raconte que lorsqu’il est allé à Ayacucho en 1987 (c’est-à-dire en plein milieu de la guerre), il entendait les gens murmurer sur son passage un mot qu’il ne comprenait pas : « pistaco ». Quelqu’un lui a ensuite raconté la légende, et il a pu se rendre compte, en voyant la violence qui régnait dans la province, à quel point la réalité avait rattrapé voire dépassé la fiction. Lui s’en est sorti sans dommages, ce qui n’a pas été le cas du dernier étranger blanc venu avant lui à Ayacucho. Les gens l’ont pris pour un pistaco, l’ont lapidé et lui ont arraché les yeux (car on ne peut pas le tuer par balle – cf. le conte de la petite fille où la dame enfonce un grand clou dans la tête du pistaco) et ont traîné son corps à travers la ville. Il n’était qu’un malheureux représentant commercial…

Et quand les enfants ne sont pas sages, on leur raconte que le pistaco va venir les chercher.

 

par Raphaèle publié dans : Ismaelita, les aventures d'Ismaëlle
Vendredi 30 septembre 2005

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